PROVOQUER L'APPARITION
13.11 - 22.12.2015

Partant de l’idée chère à Sigmar Polke d’apparition picturale provoquée, la galerie l’Inlassable est heureuse de présenter une exposition collective réunissant les travaux récents d’Anne Deleporte, Saïdia Bettayeb et Anaïs Ysebaert dans la vitrine de la rue Dauphine et l’espace de la rue de Nevers.
Des images latentes de Saïdia Bettayeb, accidents visuels que les hasards de la chimie révèlent au regards, aux rebus paintings de Anne Deleporte desquels surgissent les motifs quotidiens constitutifs de notre inconscient collectif, en passant par les survivances surnaturelles que dévoile Anaïs Ysebaert sur les photographies anciennes c’est de la naissance des images qu’il est ici question. 

A examiner la nature et le fonctionnement des oeuvres de Saïdia Bettayeb, l’expertise se heurte d’emblée à un entrelacement de techniques : ni totalement photographique, puisque les tirages bleus monochromes obtenus ne sont qu’une partie de l’ensemble, ni simplement pictural, car la toile et le châssis sur lesquels ils sont appliqués prennent d’autres valeurs que celles de surface et support. Dans cet entredeux tissé, le sujet dont il est question dépasse le champ de la chambre claire auquel il aurait pu être destiné. Sans doute faut-il revenir à l’une des racines du mot photographie – graphein, peindre, dessiner, écrire – pour comprendre son lien avec la peinture, pour comprendre que les deux médiums aboutissent à une image. Le détail poignant qui nous y intéresse ne peut se limiter à l’un ou l’autre. Saïdia Bettayeb ne souhaite pas limiter ses images à la photographie ou la peinture. C’est dans une volonté d’étendre l’auréole de ses images que son travail peut être pleinement saisi. A sa manière, elle participe à l’imagination de l’eau et de l’air, aux formes et aux mouvements longuement étudiés par Gaston Bachelard. Cet imaginaire qui, nous dit-il, « se présente toujours comme un au delà de ses images » et qui « est toujours un peu plus que ses images. » L’imaginaire de l’artiste empreinte dès lors un chemin de traverse. Un chemin qui désire traverser la matière pour en identifier les signes poétiques. Eau de surface, ciel bleu et constellations sont ainsi diagnostiqués, contrôlés, détaillés, et grâce à un mélange sensible à la lumière, apparaissent sur le tissu, ou plutôt apparaissent à travers le tissu et le bois du châssis, transparents. L’image présente agit a priori comme une image radio. C’est lentement qu’elle s’imprègne en nous, et qu’explose soudainement une prodigalité d’images aberrantes. En profondeur, le contraste et la substance de l’image révèlent un ensemble successif d’images empilées les unes au-dessus des autres. Chaque zone parcourue fait naître une nouvelle surprise, absente jusqu’alors, montrant une modication possible de l’entrelacs. Un entrelacs bleuté faisant l’éloge de la dilution, où objet, surface et support sont concentrés à égales importances dans la solution. Ces couches de modernité, aussi bien scientifiques qu’esthétiques, nous destinent paradoxalement à une expérience lacunaire : à estimer la matière, à considérer les qualités de chacune de ses composantes, tout ou partie de la confection se masque derrière une sobriété et une neutralité légère, dérobant à la vue tel un voile les émulsions réagissant à la lumière, et rendant toujours plus n tout point d’accroche. Un ciel pauvre de matière, une eau à la surface équivoque, le proche et le lointain concourent à une planéité qu’il reste à éprouver, rechercher sur toute son étendue spectrale : une partie de l’objet, de la trame, ou du bois, circulant dans un va et vient perpétuel des images. S’exprime enn à ce moment, dans toute sa dimension poétique, l’imaginaire.

Mathieu Lelièvre