LES CIEUX-CAVERNES
JUNE 05 – JULY 28, 2015
CAROLINE CORBASSON

 

« Les Cieux-Cavernes, asiles des Véritables, sont des sortes de vases hou. Ils procurent à ceux qui en sont dignes des cachettes analogues, closes, mystérieuses, magiques, où la vie n’a pas de fin. Là, le corps de qui se tient parfaitement droit ne projette pas d’ombre et la voix n’éveille aucun écho. »

Roger Caillois, La Lecture des pierres, p.195.

Pour sa première exposition personnelle à la galerie, Caroline Corbasson présentera un ensemble récent de travaux sur papier, sculptures et installations in situ. Dans la continuité de ses recherches portant sur le domaine spatial, Les Cieux-Cavernes explorent les multiples mondes contenus dans les profondeurs terrestres.

 


Caroline Corbasson, Mines, 2015, charcoal on paper, 130 x 300 cm.

 

Un matin, le monde était découvert. De la pointe méridionale des Amériques aux îles oubliées de l’Océan Indien, les terres inconnues avaient disparu de la carte des possibles. Du moins, était-ce notre illusion partagée. Vivant dans un monde borné, l’ennui nous guettait.
Alors Caroline Corbasson nous a pris par l’imaginaire. D’abord vers ces étoiles qui scintillent même mortes, ces constella- tions au bout desquelles se rejoue, peut-être, le désir originel, si loin, rêvé si souvent. La voilà qui nous ramène à la terre, sous la terre, dans le sable des roches effritées, dans les mines du Nouveau monde, où l’œil attentif saura reconnaître un trésor qu’on redoutait perdu.
En septembre 1945, à Buenos Aires, Jose Luis Borges publie dans la revue Sur une nouvelle intitulée El Aleph. Caroline Corbasson a réalisé le sien. La première lettre de l’alphabet hébreu s’est muée en un rectangle d’une noire perfection, comme une porte d’entrée fixée sur un marbre mouvant. L’aube de l’humanité, sa destinée aussi, sont à trouver dans ce rectangle métaphysique dont Kubrick avait entrevu le secret à l’origine de son Odyssée de l’espace. A moins que cette couche noire tracée par Caroline Corbasson ne soit tout simplement la réalisation de l’Aleph révélé par Borges. « Dans un angle de la cave, il y avait un Aleph. Il précisa qu’un Aleph est l’un des points de l’espace qui contient tous les points […]. Si tous les lieux de la terre sont dans l’Aleph, il y aura aussi toutes les lampes, toutes les sources de lumière. […] Une sphère dont le centre est partout et la circonférence nulle part » écrit l’Argentin. Observant l’Aleph, le personnage de la nouvelle découvre « de convexes déserts équa- toriaux et chacun de leurs grains de sables ». Ce que l’œuvre de Caroline Corbasson dévoile, remontant jusqu’au tout premier grain accueilli par la Terre.
Certains cabalistes voyaient dans le tracé de l’Aleph – א – un corps qui pointerait du doigt ciel et terre dans un même mou- vement. La vie est étrange. Le traducteur de Borges s’appelait Roger Caillois. C’est à sa lecture que Caroline Corbasson a découvert le titre de cette exposition : les Cieux-Cavernes. Ou le monde de haut en bas et retour. Comme cette étrange première lettre du premier alphabet, cet Aleph initial.
Roger Caillois était amoureux des pierres, ces secrets figés qui ont défié tous les regards, impassibles malgré le temps. Dans certaines contrées inhospitalières, d’arides roches se présentent au voyageur des cimes. C’est le bout du monde déserté, le sommet de la plus haute montagne : la neige ne peut être assez solide pour la recouvrir. Caroline Corbasson a vu quelquefois ce que nous avons cru voir. Elle a appelé cela Apart. Sans doute est-ce son œuvre la plus émouvante. Parce qu’elle joue avec la pierre, s’amuse dans la caverne, creuse les tréfonds du monde. Puissant diptyque, Apart permet, selon le goût du jour, de bâtir ou de briser la montagne. A Florence, galerie des Offices, le portrait du duc et de la duchesse d’Urbino, par Pierro della Fransesca. Ils se font face, les yeux mornes dans les yeux tristes, amoureux en pierres, âmes perdues. Au fond, ils rêvent d’ailleurs. Le talent de Corbasson tient dans ce geste : briser une montagne, écarter ses flancs, désunir la pierre originelle. Sans détruire à jamais l’espoir des retrouvailles.
Allez savoir si de cette montagne brisée ne sont pas nés les premiers silex. Le premier outil. La première lumière. Silex. Ou l’anagramme d’exils pluriels. Celui de Roger Caillois à Buenos Aires, qui lui permit de rencontrer Borges. Le nôtre, éternel, entre cieux et cavernes. Caroline Corbasson représente cette déchirure, cette faille de l’espace et du temps. Elle est l’artiste du monde exilé. Dans ce monde où la fuite est devenue commandement, elle pressent l’existence, la traque, en retrouve les traces infimes, celles de trésors cachés, comme ces rouleaux de l’Ancien testament retrouvés après des millénaires d’oubli dans les grottes de Qumrân, aux bords de la mer Morte. A quelques pas de la Seine, l’Inlassable Galerie est une caverne mod- erne, dont les vieilles pierres protègent les secrets contemporains, les œuvres d’art qui devinent les temps perdus, les lieux rêvés, celles de Caroline Corbasson.
Le cœur du mystère bat dans ces observatoires astronomiques, d’où l’abbé Blanès, le plus sage des hommes, s’entretient avec les étoiles. C’est depuis ces hauteurs que Caroline Corbasson ajuste sa mire. Pour bâtir nos télescopes, pour construire les pyramides protégées par le sphinx, il a fallu fouiller, vider la Terre de ses entrailles. Ces constructions sont l’envers du monde. Elles fabriquent en creux les traits de l’absence. Pour poser la première pierre, il a fallu faire le vide. C’est l’histoire de Mine, ce visage prisonnier des sables. Au milieu du désert, un trou béant. Peut-être l’Atlantide s’est-elle, un temps, réfugiée ici. Tout autour, des traces de pneus signent le passage du temps, des rôdeurs humains. Et au fond de la mine, dans l’obscurité la plus totale, une lueur : le scintillement du cuivre.
De cette matière de Soleil luisant, Caroline Corbasson a construit une capsule spatiale. Quelque part, immense, toute de cuivre vêtue, renvoyant l’écho des infimes particules de notre voix, cet astronef existe. Dans l’Inlassable caverne, Corbasson donne à voir des traces de cet unique ensemble, d’irradiants morceaux de cuivre, venus de cette Mine d’Amérique du Sud, maquettes réduites de son vaisseau.
Des millénaires durant, les hommes, même à l’heure des moissons, avaient les yeux rivés au ciel. Depuis, les astronautes des missions Apollo ont foulé le sol lunaire, Curiosity a embrassé Mars, et, du désert de l’Atacama, on observe les galaxies d’outre-univers. Nous n’avons pas encore pris toute la mesure de cette révolution : des cieux nous pouvons désormais nous contempler. L’écho du progrès qui a permis à l’homme de s’envoler dans l’infini le renvoie à lui-même. Il y a cette photogra- phie, prise le 7 décembre 1972, depuis l’espace, par l’équipage d’Apollo 17. Pour la première fois, nous voyions la Terre, « bille bleue », le dessin des continents, l’omniprésence des mers, sur un silencieux fond noir. Cette image céleste de notre planète, ce sont les Disc de Caroline Corbasson, ces disques colorés qui attirent tout en appelant au grand départ. Le secret est sans doute là, en leur cœur, à moins qu’il ne soit de l’autre côté, à des années lumières, du côté de l’observateur ; entre les plus profonds cratères terrestres et le précipice de l’univers. L’œuvre de Caroline Corbasson se cache dans cet entre-deux. Là où finit notre art sur terre, il va se perdre dans les Cieux-Cavernes.

Amos Reichman